juin 26, 2012

Un chant parfaitement traduit, est-ce possible ?

andre

On le sait, en anglais les accents toniques tombent généralement sur la première syllabe d’un mot. En français, elles tombent généralement sur la dernière. Mon épouse, qui est professeur, m’a beaucoup aidé avec mon accent en anglais en ce qui concerne ce seul principe. En déplaçant l’emphase que je mettais vers la première syllabe, tout à coup, je pouvais passer pour un anglophone.

Considérez le mot « accent » justement. Prononcez-le en français et en anglais : « un ac-CENT » (en français) –« an AC-cent » (en anglais). Remarquez que l’emphase en français tombe sur la dernière syllabe et qu’en anglais, elle tombe sur la première. Pour vous amuser à sonner comme un anglophone qui a un accent, prononcez-le maintenant en français en accentuant la première syllabe : « un AC-cent » (en français). Pour l’effet contraire, prononcez-le en anglais en accentuant la dernière syllabe et l’on dira maintenant que vous cassez l’Anglais : « an ac-CENT ».

En musique, nous avons aussi des accents,
c’est-à-dire des temps forts et des temps faibles. On reconnaît habituellement que dans une mesure à 4 temps, le premier est fort, le 3è est à demi-fort et que les autres sont des temps faibles.*

Le mariage des mots à une mélodie, la prosodie, nécessite donc une compréhension et une sensibilité à ces deux principes; celui des accents toniques de la langue et celui des temps forts et faibles en musique. Les accents toniques d’une phrase devraient donc généralement tomber sur les temps fort d’une phrase musicale. Quand ce mariage a lieu, la phrase devient tout à coup beaucoup plus naturelle et la traduction ressemble davantage à un chant qui aurait pu avoir été composé dans cette langue.**

Ceci étant dit, il existe plein d’exceptions à cette règle de base qui peuvent être tout à fait acceptables et même originales.*** En déplaçant les accents toniques, on peut arriver à des résultats créatifs. Les auteurs compositeurs francophones le font souvent. Par contre, quand ils le font, on peut sentir qu’il s’agit d’une variante, et non d’une norme. On peut aussi sentir qu’une sensibilité rythmique se cache derrière cette façon de faire. Un peu comme les anglicismes que nous assimilons à notre langue, ceci ne valide pas pour autant l’utilisation de n’importe quel mot anglais de n’importe quelle manière.

Comment faire alors pour savoir lesquels sont acceptables? Dans une traduction, quand pouvons-nous déplacer les accents toniques de façon acceptable? Ultimement, c’est une question de jugement, mais ce jugement doit avoir comme fondation une bonne connaissance des accents en français et en musique ainsi qu’une bonne sensibilité rythmique. Avec un sens rythmique développé, le traducteur sera plus enclin à désirer ce mariage « paroles et musique ». Si par exemple un chanteur peut aussi s’accompagner au piano ou jouer de la batterie, il développera ainsi sa capacité rythmique et deviendra davantage sensible à la prosodie.

Par contre, cette approche a aussi un désavantage lorsque nous traduisons de l’anglais au français. Elle peut avoir tendance à modifier la mélodie originale. En effet, prenons par exemple le mot « JE-SUS ». En anglais, le « JE » pourrait sans doute tomber sur le premier temps. En français, on voudrait naturellement que le « SUS » tombe sur le premier temps. Que doit donc faire le traducteur? Devrait-il déplacer le mot pour respecter la prosodie française ou devrait-il respecter la mélodie anglaise? Imaginez maintenant que les mots peuvent avoir 3 ou 4 syllabes. Imaginez de plus que le défi sera le même pour tous les mots du chant ayant 2 syllabes et plus et vous comprendrez maintenant pourquoi il est quasi impossible d’avoir une traduction parfaite. Vous devrez ajuster la mélodie, ou vous devrez respecter la prosodie française. Pour éviter ces 2 difficultés, il vous faudra être très créatif et astucieux.

En fin de compte, ce que je dis, c’est qu’il n’est malheureusement pas toujours possible de respecter la mélodie anglaise et la prosodie française. Car oui, une mélodie (comme les mots) a une langue qui lui est propre à cause de ses accents. Au fond, une mélodie, tout comme un texte, devrait aussi être traduite. Mais là, elle pourrait perdre son intérêt ou on l’accuserait sans doute de ne pas respecter la composition originale.

L’impact spirituel sur l’auditeur d’un texte chanté dépourvu de ses accents naturels, c’est de causer une distance entre sa bouche et son cœur, entre ce qui est dit, et ce qui est ressenti (SVP. Relisez cette dernière phrase). En d’autres mots, bien qu’il ressente quelque chose, il peut ne pas associer ce qu’il ressent à ce qu’il dit. Il doit donc suppléer par son imagination. En surface, tout peut bien paraître, mais en réalité, un voile ou une sorte de filtre existe entre son coeur et le texte. L’être humain, habitué à s’exprimer dans sa langue, se voit ainsi privé de ses expressions les plus naturelles.

Quelle est donc la solution? Je prie le Seigneur qu’il nous donne de bons chants écrits en français et qu’il nous donne de mieux les faire connaître. Oui, je dis bien de les faire connaître davantage, et je parle ici d’édition. En consultant le top 100 de CCLI au Canada et aux États-unis, j’ai pu m’apercevoir en fait que 33% des chants sont issus de Worship Together, 25% d’Integrity et environ 9% de Vineyard, ; 8% proviennent de Hillsong, 6% de Maranatha et 5% de Benson. Même si je crois que beaucoup de ces chants sont ainsi connus et appréciés parce qu’ils ont quelque chose de Dieu, je pense que l’impact et la force de frappe de ces éditeurs y est aussi pour quelque chose. Ainsi, je pense qu’en tant qu’Église, nous devons faire un effort conscient pour écrire, faire connaître et rechercher ces chants qui viennent de chez nous, car Dieu parle aussi de cette manière, mais parfois, l’on n’y prend point garde (Job 33.14).

Mais quelle est donc la solution en ce qui concerne la traduction? La solution en est une de compromis. En comprenant les principes, on peut choisir les options qui nous permettront de minimiser l’impact car, avouons-le, ces chants anglophones nous bénissent et c’est pour cela que nous les aimons tant.

En terminant, j’aimerais bien citer cette phrase tirée de l’introduction de mon Nouveau Testament Interlinéaire Grec-Français:

« Une langue est un filet jeté sur la réalité des choses.
Une autre langue est un autre filet.
Il est rare que les mailles coïncident. »

(auteur inconnu)

Que Dieu vous bénisse

André Favreau
www.productionsadp.com

*Ceci est vrai, mais plus précisément, il s’agit en réalité d’une hiérarchie de temps allant du plus fort au plus faible dans cet ordre: Le premier temps est le plus fort, suivit du 3è temps, suivi du 2è et 4è, suivi ensuite par les contretemps en croches et enfin par les contretemps de doubles-croches.

**Lorsque nous avons travaillé sur l’album « Paul Baloche & Friends » récemment, nous avons pris soin de souvent suivre ce principe. En mettant les accents sur les bonnes syllabes, c’était de plus un moyen d’amoindrir l’accent anglophone pour Paul qui ne parle pas du tout le français.

*** Exception: Dans le chant « Hungry » de Kathryn Scott, le mot « Jesus » a des accents inversés dans la dernière phrase du chant: « Je-sus you’re all I’m li-ving for ». C’est très original et très beau. Une couleur celtique peut-être.

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